Photo
Je m’appelle Tanam. J’ai vingt-et-un ans. J’habite Illavankulam, un petit village sur la côte ouest du Sri Lanka, le dernier avant l’entrée sud du parc national de Wilpattu. Dans mon village, il y a quarante-sept maisons, je le sais un jour, je les ai comptées. J’aime les chiffres, j’aime compter. Je me trompe rarement. Faut dire que je m’entraîne, tous les jours. Je ne perds jamais une occasion. Mon parton me demande de retendre une chaîne, je ne peux m’empêcher de compter les maillons; je démonte un moteur, et ce sont les boulons que je dénombre. J’ai toujours compté. Les petits trous noirs régulièrement espacés dans les plaques qui, accolées les unes contre les autres, font un faux plafond - simple question de méthode: nombre de trous par côté, au carré si ce n’est pas un rectangle, résultat multiplié par le nombre de plaques et le tour est joué. Les fleurs que maman cultive dans le petit jardin qui borde notre maison, les arbres à droite et à gauche de la route en terre battue qui m’amène au garage.
Et aujourd’hui, qu’ai-je compté?
Trois fois, je l’ai vue trois fois, Anandi. “Heureuse”, c’est la signification de son prénom. Moi, à chaque fois que je croise son chemin, mon cœur palpite. A quel rythme? Alors ça, je n’en sais rien. Vite en tous cas, très vite!  Suffisamment pour me dire qu’Anandi, ce n’est pas une fille comme les autres. Elle est là, au fond de moi. Faut pas rêver, je sais… Même si un jour je pouvais racheter le garage, en faire mon lieu à moi, et pourquoi pas le développer, faire du tuning, marre des petites motos et des vélos, le transformer en un palais de la mécanique, cela ne suffirait pas, pour combler Anandi. Je resterais toujours le petit bonhomme aux mains noircies que je suis. Anandi, elle mérite mieux que ça, mieux que moi. Etudier à Colombo, devenir médecin, et se marier avec un homme éduqué. Un homme aux ongles toujours bien soignés…
Aujourd’hui, entre deux pensées pour celle que la vie ne m’a pas destinée, j’ai compté le nombre de kilomètres parcouru par le sudu. Il venait d’Hikkaduwa, avec sa moto vieille de près de trente ans, un gros sac et une paire de palmes accrochés sur la grille, à l’arrière de la Honda. 360? 370, a-t-il répondu. Il comptait faire le tour de l’île. Mannar, Jaffna, Trinco, Bati, Arugam Bay, Hambantota, Matara, Galle et retour à la case départ. Il en avait pour plus de 2’000 kilomètres, ce touriste pas vraiment comme les autres. Ceux dont je n’aperçois ni le visage, ni la taille ni la couleur. Bien au frais, affalés sur une banquette arrière, pour moi, les touristes ont la forme d’un cube en tôle avec quatre roues et des vitres teintées. Ils sont rares, d’ailleurs, les vans avec chauffeur, dans la région. Vingt-cinq ans que l’on ne les voit plus, ou presque. Je n’étais même pas né, c’est dire. Mais peu à peu, ils reviennent, les blancs. Les champs de mines sont balisés, les fortifications ont été désertées, les Tamil Tigers éradiqués, les vans en lieu et place des chars et batteries DCA. 
Un jour, je me suis amusé à compter les impacts de balles, sur la façade du petit temple juste là, à quelques mètres du garage. Une ruine en fait, seul tient encore debout le mur de l’entrée. Presque un décor un cinéma. 513. Sur moins de trente mètres carrés. 513, c’est 175 fois moins que le nombre de morts dans mon pays, en vingt-cinq ans, tout ça parce que les hommes ne savent compter que ce qu’ils ne possèdent pas.

Je m’appelle Tanam. J’ai vingt-et-un ans. J’habite Illavankulam, un petit village sur la côte ouest du Sri Lanka, le dernier avant l’entrée sud du parc national de Wilpattu. Dans mon village, il y a quarante-sept maisons, je le sais un jour, je les ai comptées. J’aime les chiffres, j’aime compter. Je me trompe rarement. Faut dire que je m’entraîne, tous les jours. Je ne perds jamais une occasion. Mon parton me demande de retendre une chaîne, je ne peux m’empêcher de compter les maillons; je démonte un moteur, et ce sont les boulons que je dénombre. J’ai toujours compté. Les petits trous noirs régulièrement espacés dans les plaques qui, accolées les unes contre les autres, font un faux plafond - simple question de méthode: nombre de trous par côté, au carré si ce n’est pas un rectangle, résultat multiplié par le nombre de plaques et le tour est joué. Les fleurs que maman cultive dans le petit jardin qui borde notre maison, les arbres à droite et à gauche de la route en terre battue qui m’amène au garage.

Et aujourd’hui, qu’ai-je compté?

Trois fois, je l’ai vue trois fois, Anandi. “Heureuse”, c’est la signification de son prénom. Moi, à chaque fois que je croise son chemin, mon cœur palpite. A quel rythme? Alors ça, je n’en sais rien. Vite en tous cas, très vite!  Suffisamment pour me dire qu’Anandi, ce n’est pas une fille comme les autres. Elle est là, au fond de moi. Faut pas rêver, je sais… Même si un jour je pouvais racheter le garage, en faire mon lieu à moi, et pourquoi pas le développer, faire du tuning, marre des petites motos et des vélos, le transformer en un palais de la mécanique, cela ne suffirait pas, pour combler Anandi. Je resterais toujours le petit bonhomme aux mains noircies que je suis. Anandi, elle mérite mieux que ça, mieux que moi. Etudier à Colombo, devenir médecin, et se marier avec un homme éduqué. Un homme aux ongles toujours bien soignés…

Aujourd’hui, entre deux pensées pour celle que la vie ne m’a pas destinée, j’ai compté le nombre de kilomètres parcouru par le sudu. Il venait d’Hikkaduwa, avec sa moto vieille de près de trente ans, un gros sac et une paire de palmes accrochés sur la grille, à l’arrière de la Honda. 360? 370, a-t-il répondu. Il comptait faire le tour de l’île. Mannar, Jaffna, Trinco, Bati, Arugam Bay, Hambantota, Matara, Galle et retour à la case départ. Il en avait pour plus de 2’000 kilomètres, ce touriste pas vraiment comme les autres. Ceux dont je n’aperçois ni le visage, ni la taille ni la couleur. Bien au frais, affalés sur une banquette arrière, pour moi, les touristes ont la forme d’un cube en tôle avec quatre roues et des vitres teintées. Ils sont rares, d’ailleurs, les vans avec chauffeur, dans la région. Vingt-cinq ans que l’on ne les voit plus, ou presque. Je n’étais même pas né, c’est dire. Mais peu à peu, ils reviennent, les blancs. Les champs de mines sont balisés, les fortifications ont été désertées, les Tamil Tigers éradiqués, les vans en lieu et place des chars et batteries DCA.

Un jour, je me suis amusé à compter les impacts de balles, sur la façade du petit temple juste là, à quelques mètres du garage. Une ruine en fait, seul tient encore debout le mur de l’entrée. Presque un décor un cinéma. 513. Sur moins de trente mètres carrés. 513, c’est 175 fois moins que le nombre de morts dans mon pays, en vingt-cinq ans, tout ça parce que les hommes ne savent compter que ce qu’ils ne possèdent pas.

Photo
39 degrés à l’ombre, encore faut-il la trouver. Le bitume déchire le vert du parc de Yala, les hommes en rouge attendent, tout comme moi. Que le roi veuille bien libérer le passage. Mâle, tes oreilles battent l’air, ta patte antérieure gauche frappe le sol, tout se monde te contrarie. Mais que viennent-ils faire chez moi, ces hommes, ces femmes, ces bus, ces travailleurs, ce touriste à moto? Alors tu restes planté, là, toi l’éléphant, au milieu de la chaussée. Et nous, pauvres de nous, émerveillés par ce caprice, nous patientons. Et nous t’admirons. Reste, reste!

39 degrés à l’ombre, encore faut-il la trouver. Le bitume déchire le vert du parc de Yala, les hommes en rouge attendent, tout comme moi. Que le roi veuille bien libérer le passage. Mâle, tes oreilles battent l’air, ta patte antérieure gauche frappe le sol, tout se monde te contrarie. Mais que viennent-ils faire chez moi, ces hommes, ces femmes, ces bus, ces travailleurs, ce touriste à moto? Alors tu restes planté, là, toi l’éléphant, au milieu de la chaussée. Et nous, pauvres de nous, émerveillés par ce caprice, nous patientons. Et nous t’admirons. Reste, reste!

Photo
Je me balade parmi les mortels. Ils ne me voient pas. Ils vaquent à leurs occupations. Certains sirotent, d’autres palabrent, quelques-uns lisent, peu prennent le temps de penser. Encore moins sont-ils à se savoir en vie. J’étais comme eux, de mon vivant. Je courais, je tenais d’une main un téléphone, un calepin de l’autre, je prévoyais la soirée, le week-end, les prochaines vacances. Parfois, il m’arrivait de compter, de faire mon budget. Aurai-je assez ? Combien de jours avant le salaire ?
Je me souviens de ce soir-là. Il fait chaud. Quelques gros nuages se forment tout en haut de moi, il y aura des éclairs, c’est certain. Hiruko m’appelle, il rentrera tard. Courage mon chéri. Suis-je une femme trompée ? Je chasse cette pensée, je préfère ne pas y penser. Mon mari est un homme bien, il travaille beaucoup, pour nous, pour moi, nos enfants. Notre futur. Il craint. L’avenir. D’être licencié. Il a peur de tout, Hiruko, il me dit que les bons jours sont derrière, et que ceux qui viennent seront pis encore. Il est mort d’une crise cardiaque, dans notre lit. Une nuit. Nous avions fait l’amour. D’abord lentement, puis comme des bêtes. Hiruko et moi, nous aimions baiser comme des chiens. Nous lécher le cul, ce qu’on aimait ça. Il est mort heureux, Hiruko. 
Moi, je me suis accrochée à la vie. Pour mes enfants. Pour nos enfants. Maintenant, ils sont grands, ils sont mariés, et comme leur père, ils sont inquiets. Je ne pouvais plus les rassurer, ce n’était plus de leur âge. Alors je m’en suis allée. Parfois, je reviens parmi les humains, l’odeur des vivants me manque. Leurs tics, leurs manies. Ils me font sourire, ceux qui respirent. Ils me rappellent à moi. 

Je me balade parmi les mortels. Ils ne me voient pas. Ils vaquent à leurs occupations. Certains sirotent, d’autres palabrent, quelques-uns lisent, peu prennent le temps de penser. Encore moins sont-ils à se savoir en vie. J’étais comme eux, de mon vivant. Je courais, je tenais d’une main un téléphone, un calepin de l’autre, je prévoyais la soirée, le week-end, les prochaines vacances. Parfois, il m’arrivait de compter, de faire mon budget. Aurai-je assez ? Combien de jours avant le salaire ?

Je me souviens de ce soir-là. Il fait chaud. Quelques gros nuages se forment tout en haut de moi, il y aura des éclairs, c’est certain. Hiruko m’appelle, il rentrera tard. Courage mon chéri. Suis-je une femme trompée ? Je chasse cette pensée, je préfère ne pas y penser. Mon mari est un homme bien, il travaille beaucoup, pour nous, pour moi, nos enfants. Notre futur. Il craint. L’avenir. D’être licencié. Il a peur de tout, Hiruko, il me dit que les bons jours sont derrière, et que ceux qui viennent seront pis encore. Il est mort d’une crise cardiaque, dans notre lit. Une nuit. Nous avions fait l’amour. D’abord lentement, puis comme des bêtes. Hiruko et moi, nous aimions baiser comme des chiens. Nous lécher le cul, ce qu’on aimait ça. Il est mort heureux, Hiruko. 

Moi, je me suis accrochée à la vie. Pour mes enfants. Pour nos enfants. Maintenant, ils sont grands, ils sont mariés, et comme leur père, ils sont inquiets. Je ne pouvais plus les rassurer, ce n’était plus de leur âge. Alors je m’en suis allée. Parfois, je reviens parmi les humains, l’odeur des vivants me manque. Leurs tics, leurs manies. Ils me font sourire, ceux qui respirent. Ils me rappellent à moi. 

Photo
Je suis le vent. La flore et le sang. J’ai deux enfants, une fille et un garçon. Ma voiture a huit roues, dont trois en contact permanent avec la terre. Les cinq autres, à l’image des pales d’un moulin, dispersent dans le néant les pensées d’une femme qui amuse mais qui jamais n’est écoutée. 

Je suis le vent. La flore et le sang. J’ai deux enfants, une fille et un garçon. Ma voiture a huit roues, dont trois en contact permanent avec la terre. Les cinq autres, à l’image des pales d’un moulin, dispersent dans le néant les pensées d’une femme qui amuse mais qui jamais n’est écoutée. 

Photo
Sous les jupes des filles · Alain Souchon
Rétines et pupilles, Les garçons ont les yeux qui brillent, Pour un jeu de dupes: Voir sous les jupes des filles. Et la vie toute entière, Absorbés par cette affaire, Par ce jeu de dupes: Voir sous les jupes des filles.
Elles, très fières, Sur leurs escabeaux en l’air, Regard méprisant et laissant le vent tout faire. Elles, dans l’suave, La faiblesse des hommes, elles savent, Que la seule chose qui tourne sur terre, C’est leurs robes légères.
On en fait beaucoup, Se pencher, tordre son cou Pour voir l’infortune, À quoi nos vies se résument. Pour voir tout l’orgueil, Toutes les guerres avec les deuils, La mort, la beauté, Les chansons d’été, les rêves.
Si parfois, ça les gène et qu’elles veulent pas Qu’on regarde leurs guibolles, les garçons s’affolent de ça. Alors faut qu’ça tombe: Les hommes ou bien les palombes, Les bleres, les khmers rouges, Le moindre chevreuil qui bouge.
Fanfare bleu blanc rage, Verres de rouge et vert de rage, L’honneur des milices, Tu seras un homme, mon fils. Elles, pas fières, Sur leurs escabeaux en l’air, Regard implorant, et ne comprenant pas tout, Elles, dans l’grave, La faiblesse des hommes, elles savent Que la seule chose qui tourne sur cette terre, C’est leurs robes légères.
Rétines et pupilles, Les garçons ont les yeux qui brillent Pour un jeu de dupes : Voir sous les jupes des filles. Et la vie toute entière, Absorbés par cette affaire, Par ce jeu de dupes: Voir sous les jupes des filles.
La, la, la, la, la… 

Sous les jupes des filles · Alain Souchon

Rétines et pupilles, Les garçons ont les yeux qui brillent, Pour un jeu de dupes: Voir sous les jupes des filles. Et la vie toute entière, Absorbés par cette affaire, Par ce jeu de dupes: Voir sous les jupes des filles.

Elles, très fières, Sur leurs escabeaux en l’air, Regard méprisant et laissant le vent tout faire. Elles, dans l’suave, La faiblesse des hommes, elles savent, Que la seule chose qui tourne sur terre, C’est leurs robes légères.

On en fait beaucoup, Se pencher, tordre son cou Pour voir l’infortune, À quoi nos vies se résument. Pour voir tout l’orgueil, Toutes les guerres avec les deuils, La mort, la beauté, Les chansons d’été, les rêves.

Si parfois, ça les gène et qu’elles veulent pas Qu’on regarde leurs guibolles, les garçons s’affolent de ça. Alors faut qu’ça tombe: Les hommes ou bien les palombes, Les bleres, les khmers rouges, Le moindre chevreuil qui bouge.

Fanfare bleu blanc rage, Verres de rouge et vert de rage, L’honneur des milices, Tu seras un homme, mon fils. Elles, pas fières, Sur leurs escabeaux en l’air, Regard implorant, et ne comprenant pas tout, Elles, dans l’grave, La faiblesse des hommes, elles savent Que la seule chose qui tourne sur cette terre, C’est leurs robes légères.

Rétines et pupilles, Les garçons ont les yeux qui brillent Pour un jeu de dupes : Voir sous les jupes des filles. Et la vie toute entière, Absorbés par cette affaire, Par ce jeu de dupes: Voir sous les jupes des filles.

La, la, la, la, la… 

Photo
Aéroport de Doha. Salle enfumée. Jaunie, salie, et pourtant nuit et jour fréquentée. Un homme est à mes côtés. Je lui demande du feu, il me tend une boîte d’allumettes, léger sourire. Pas envie de parler. Ni lui, ni moi. Des ronds de fumée en guise de bulles dans cette BD que nous suffoquons. 

Aéroport de Doha. Salle enfumée. Jaunie, salie, et pourtant nuit et jour fréquentée. Un homme est à mes côtés. Je lui demande du feu, il me tend une boîte d’allumettes, léger sourire. Pas envie de parler. Ni lui, ni moi. Des ronds de fumée en guise de bulles dans cette BD que nous suffoquons. 

Photo
iSexual

iSexual

Photo
A nos écrits…

A nos écrits…

Photo
Je me dirigeais vers la cathédrale, un sac lourd de péchés. 

Je me dirigeais vers la cathédrale, un sac lourd de péchés. 

Photo
Notre premier échange, un regard, suivi d’un sourire complice. J’avais compris : non, ces bières n’étaient pas à lui. Soulagement…

Notre premier échange, un regard, suivi d’un sourire complice. J’avais compris : non, ces bières n’étaient pas à lui. Soulagement…